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Nouvelle
lettre du concepteur de Domobile
Dur,
dur, l'habitat "durable"!
Les fenêtres
Maître constructeur; dis-moi,
Crois-tu vraiment que les fenêtres
Soient assez nombreuses ?
Car je pense que cette maison
Devrait en avoir bien davantage.
Si avant j'aimais l'ombre,
C'est que j'avais dans l'âme
L'inquiétude d'un secret,
L'angoisse d'une faute [
].
Extrait de "Las ventanas" de Luis Llorens Torres, poète
porto-Ricain mort en 1944.
Je
vous remercie toutes et tous pour la curiosité et l'intérêt
que vous portez à ma dernière invention: Domobile. Il faut
cependant, qu'en toute franchise, je vous mette en garde sur les entraves
que vous rencontreriez si vous vouliez exaucer votre souhait d'habiter
économique, écologique, confortable et malin. L'expérience
fertile d'Apples m'a convaincu qu'il faut presque que je vous en dissuade,
en voici les raisons.
L'imagination créatrice ne souffrant pas d'entraves, mon invention
d'un habitat correspondant aux besoins pressants en matière d'habitat
durable était facile, possible, enthousiasmante, libre de toute
contrainte. La réalisation d'un prototype de Domobile à
la main, dans mon petit atelier, à temps perdu, ne posait pas problème.
Mais ma liberté de créer s'est arrêtée là
où elle menaçait celle de ceux dont l'ambition est de faire
des affaires. L'inventeur devient leur concurrent déloyal: il propose
des produits autres que ceux qui sont en vente, un usage du sol autre
que celui voulu par les spéculateurs immobiliers, une appropriation
de l'habitat qui échapperait aux percepteurs de rentes et de loyers,
une indépendance énergétique qui déplaît
aux vendeurs d'énergie fossile ou nucléaire
Serais-je à tort déçu, aigri, pessimiste à
l'excès ? Je ne le pense pas, voyez plutôt comment ces entraves
ont empoisonné la première construction à Apples.
Les architectes
Travaillant à plein temps à l'EPFL, je ne pouvais décemment
pas me charger de construire le Domobile souhaité ardemment par
ce couple sympathique. C'est pourquoi j'ai cédé sa réalisation
à un architecte indépendant, disponible et motivé.
Mais la motivation ne remplace pas la compétence et ce professionnel
censé "défendre les intérêts du maître
de l'ouvrage" jusqu'à son entière satisfaction a baissé
les bras dès les premières difficultés. Il n'y est
pour rien: la formation des architectes s'étant réduite
à apprendre à vendre de belles images d'architecture, il
serait injuste d'accuser nos diplômés de ne pas connaître
le ba-ba des procédés et des matériaux utilisés
dans la production industrielle. Au cours de leurs 5 ans d'études
leurs maîtres ne les ont pas laissés planter le moindre clou
!
Les ouvriers du bâtiment
L'ouvrier qui devait serrer les boulons de la structure et les vis de
des façades de Domobile a aussi fait faux bons. Comme pour l'architecte
qui l'a embauché, nul grief ne peut lui être fait puisque
la formation et l'apprentissage de maçon est réduite à
mettre en oeuvre les matériaux lourds, sales et dangereux que Domobile
proscrit ! Comment voudrait-on qu'il s'y retrouve sur un chantier où
tout béton, colles, mastics, peintures, engins de chantier
sont proscrits ?
Les artisans
Déception là encore lorsqu'il s'est agi de vêtir notre
Domobile des plus belles parures que sait confectionner l'artisan: les
bois nobles, les textiles naturels, les marbres et granits. Les retards
de livraison d'un élément de plancher ou de plafond aux
fins de contrôle furent tels et leur prix si élevé
que le propriétaire dut renoncer et bricoler dans l'urgence sur
le chantier ce qui devait être fait dans les règles de l'art,
en série, en atelier, puis monté sur place.
Les métalliers
Les ateliers d'usinage des pièces métalliques pour la structure,
la toiture et les façades de Domobile ne furent hélas pas
en reste. Elles sont plus simples à fabriquer que n'importe quelle
pièce de voiture. Pourtant les ennuis ont commencé dès
la première commande dans un atelier local dont la facture fut
prohibitive. Si je ne m'en étais pas scandalisé je n'aurai
pas eu le plaisir d'entendre de ce patron trop pressé à
faire des affaires "Excusez-nous moi, je me suis trompé. Détruisez
cette facture elle est trois fois trop élevée". A regret,
nous nous sommes rabattus sur la France voisine. Il paraît que les
prix seraient imbattables et la qualité irréprochable si
les composants de Domobile étaient fabriqués dans le Sud-Est
asiatique
Un comble !
Les autorités
Mais les tracasseries ont commencé dès la mise à
l'enquête publique. A titre d'exemple, le calcul du bilan énergétique
étant contesté, l'architecte dut mandater un thermicien
assermenté pour les officialiser. Pourtant les récriminations
en terme d'économies d'énergie étaient sans objet
puisque le concept de Domobile permet de modifier à tout instant
les performances énergétiques. Et pendant que nous y sommes,
rappelons que les autorités s'en prennent maintenant au prototype
de Domobile: la Commune d'Epalinges m'a sommé de démonter
mon prototype alors qu'au dire de tous mes voisins cette réalisation
vieille de quatre ans ne les gêne pas le moins du monde
bien
au contraire. Nous avons donc été contraints de mandater
un avocat pour tenter de sauver cette contribution - modeste mais désintéressée
au "développement durable" dont les mêmes
autorités se disent pourtant si favorables !
Et les 300 m2 de beau verre, les centaines de mètres de profilés
d'alumium qui le encadrent, les dizaines de bacs de toiture
? Leur
préparation a été si parfaite et leur livraison si
rapide que j'ai failli oublier ici d'en remercier les dignes fournisseurs
!
Voilà quelques informations que vous ne trouverez pas dans les
articles trop élogieux sur Domobile. Pourtant une autre architecture
est possible et tout espoir n'est ni vain, ni perdu ! Mais transformer
l'ambition en réalisation a son prix: libérer la terre de
ses prédateurs-pollueurs-profiteurs pour faire place nette à
l'imagination créatrice, aux savoirs qui sommeillent en chacun
de nous, aux désirs de vivre tous mieux, au besoin de se réapproprier
des ressources communes, à commencer par celle essentielle: notre
terre qui nous porte, nous rassemble et nous nourrit
Le sol n'est pas une marchandise dont la possession permet des opérations
bénéficiaires. C'est un bien commun comme l'air, l'eau du
fleuve et celle de la mer. On peut l'"utiliser" mais non la
bloquer pour en tirer profit [
]. N'est-ce pas là exactement
ce que font les spéculateurs ? Marcel Lods, architecte.
François Iselin, Epalinges, le 15 octobre 2003
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